(Par Roger Gbégnonvi)

​Cher Doyen, si vous ne nous racontez pas dans le détail ces histoires que l’âge long vous a permis d’accumuler, quel bouclier aurons-nous pour contrer l’argent facile s’il se met à notre portée ? Le ‘‘cher Doyen » sait que le malheur d’anciens cambrioleurs n’empêche pas le courage suicidaire des nouveaux candidats au cambriolage. Néanmoins il raconte.
​Un jour donc, la vieille Maman-Germain l’interpelle et, dans un grand éclat de rire, déclare qu’elle lui donne en mariage sa dernière, sa préférée. « Et tu rigoles ? » – « Oui, parce que c’est ce qui peut arriver de mieux à ma pauvre fille avec ses deux enfants dans le vide. Tu les prends sous ton manteau de vieux sage et tu me les protèges. » A 32 ans, Marlène, célibataire, petite et ronde, a gardé ses charmes intacts, sans dépigmentation, ce qui tient de l’exploit pour les jeunes dames de sa génération. D’une timidité plutôt feinte que réelle, elle mène discrètement grand-train de vie, fonctionne en tiroir-caisse pour sa mère adorée et, au besoin, pour ses frères et sa sœur. Elle n’affiche aucun commerce florissant pouvant justifier ses largesses. Quoique ludique, l’idée de sa mère de l’offrir en mariage à un presque octogénaire cache comme une inquiétude. On a conservé le mode rigolard et, faute d’épousailles inenvisageables pour le ‘‘vieux sage », Marlène est proclamée, devant Dieu et devant les hommes, « la fiancée éternelle de Gentil-Pépé ». En toute joliesse.
​Indisponible, Gentil-Pépé reste longtemps sans voir sa belle-famille putative. Un jour son portable chante. C’est la belle-mère putative. Elle a un gros souci et aimerait avoir les conseils de son vieux gendre. Il se porte vers elle, qui lui raconte une histoire angoissée. Comme à son habitude, à l’approche des fêtes de fin d’année, Marlène avait prévu tout l’agréable pour que la joie fût la chose du monde la mieux partagée. Tissu-Bazin, Cabris, pintades, vins, spiritueux, elle avait tout acheté et laissé de l’argent pour les ingrédients périssables. Puis elle avait pris l’avion pour aller conclure, « pas très loin d’ici », une affaire pressante. Il lui arrivait en effet de brouiller les pistes entre Abidjan, Dakar et Lagos, pour que l’on ignore le vrai pays de sa destination. Cette fois-ci, elle avait dit qu’elle reviendrait le 20 décembre au plus tard. Mais voilà ! Nous sommes en juin, et pas de Marlène à l’horizon. De recherche en recherche, sa présence fut signalée dans une prison en Chine. L’information s’avéra. Narcotrafic, paraît-il. « Ma fille, vendeuse de drogue ? Jamais ! » Et Maman-Germain s’était répandue en charlataneries, fumigations, incantations, etc., pour que sa fille échappât à la médisance (sic) des gens et lui revînt saine et sauve. « Et toi, mon cher gendre, tu vas en parler en haut-lieu. Ta jeune épouse ne mérite aucune maltraitance. L’Etat doit la secourir. »
​A cette mère éplorée, malade du sort inconnu de sa fille adorée, on ne dira pas « la vérité, l’âpre vérité ». Savoir que les Etats-Unis punissent le narcotrafic de l’exemplarité de la prison à vie, et que la Chine le punit de la solution finale du peloton d’exécution. De prières inexaucées en espoirs infondés, Maman-Germain s’est éteinte. Emportée par le chagrin. Un an et demi après la disparition de Marlène. Si, par un improbable miracle, Marlène revenait, il est à craindre qu’elle s’effondre sur la tombe de sa mère et se laisse mourir, tant ces deux-là s’aimaient. Et si Marlène s’était jetée dans le funeste trafic pour l’amour de Maman ?
​Hélas, il ne suffit pas d’une fin triste à mourir pour dissuader les amoureux fous de l’argent facile, car ils sont trop indifférents à la hauteur christique du Jésus de la troisième tentation au désert : « Tout cela, je te le donnerai, si… » Il est difficile d’échapper à la fascination de l’argent facile quand cette fascination se fait éblouissance dans laquelle l’ébloui se laisse consumer comme dans un mirage incandescent. Marlène n’a pu résister, se montrer forte au sens de magnanime, au sens d’avoir une inébranlable grandeur d’âme.

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