Accueil 24h au Benin Que ce passé proche parle à son présent.

Que ce passé proche parle à son présent.

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Par Thomas Suru Cofi

Nous voilà à la veille pour ainsi dire de la date prévue pour l'installation de la 8ieme législature issue des élections du 28 Avril 2019 dont le moins qu'on puisse dire est qu'elles ont été secouées par des turbulences. Nous scrutons l'horizon proche avec l'espoir que tous, acteurs à divers degrés oeuvrions pour que cette actualité quelque peu agitée évolue vers un mode plus serein afin que les meilleures de nos énergies soient mobilisées autour des nombreux défis qui se posent au quotidien de nos populations.

Un peuple qui ne connaît pas ou oublie son histoire n'a point d'avenir di-t-on. Au moment où l'actualité nationale quoique en voie d'apaisement, nous le souhaitons, reste chargée d'interrogations, jetons donc un regard vers le passé, non pas en espérant forcément y trouver des réponses et des solutions, mais tout au moins pour éclairer le chemin parcouru.
Commençons par nous souvenir des circonstances dans lesquelles les candidats Nicéphore Soglo et Adrien Houngbedji positionnés second et troisième derrière Mathieu Kérékou refusèrent successivement de participer au second tour des présidentielles de 2001, ce qui donna lieu à un « match amical » entre le Président Kérékou et son Ministre d'Etat Bruno Amoussou classé 4ieme au premier tour. Cet épisode aurait pu mettre à mal la paix et la cohésion nationale ; Fort heureusement, l'essentiel fut sauvegardé. C'est le lieu de saluer les acteurs majeurs de cet épisode qui ont su s'élever au-dessus des contingences déstabilisatrices. Cependant aucun débat d'envergure n'a suivi pour tirer des enseignements de cet épisode électoral problématique.
Plus proche dans le temps, nous avons assurément frôlé des extrêmes lors des élections présidentielles houleuses de Mars 2011 et qui se soldèrent au premier tour par l'investiture du Président Yayi Boni dans un contexte de tension substantielle. L'opposition, rassemblée pour l'essentiel autour du candidat Adrien Houngbedji avait alors dénoncé un holdup électoral, un scrutin plié d'avance. L'opposition fit contre mauvaise fortune bon cœur pour ainsi dire, préservant ainsi le pays de graves dissensions. Ces élections présidentielles furent suivies des législatives d'Avril avec du côté du pouvoir des résultats bien au-dessous de ses espérances. Au sortir de ces péripéties électorales de 2011, le Médiateur de la République d'alors, Mr Albert Tévoedjrè avait pris l'initiative d'assises « nationales » dénommées « Forum vérité et sursaut patriotique ». Mais ce forum prévu pour le 4 Mai 2011 fut annulé à la surprise générale au tout dernier moment sur instruction du chef de l'Etat selon ce qui fut rapporté à l'époque. D'autre part, l'initiative de ce forum ne faisait pas l'unanimité dans l'opinion. En effet, des voix s'élevèrent dans l'opinion publique et spécifiquement du côté de l'opposition pour y voir une organisation visant à donner une aura de légitimité au prétendu holdup électoral. De quoi aurait accouché ce forum s'il avait eu lieu ? Aurait-il permis au second quinquennat du Président Yayi Boni de se dérouler sous de meilleurs auspices ? Aurait-il posé les bases de dialogues ultérieurs permettant de définir des objectifs clés de la nation et des feuilles de routes « consensuels » dont pourraient même bénéficier les quinquennats et gouvernements ultérieurs ? La question mérite d'être posée, non pas pour ressasser le passé mais pour éclairer les difficultés actuelles, notamment cette difficulté récurrente sur laquelle nous butons, celle d'engager des transformations, d'obtenir l'adhésion, et les rendre opérationnelles dans la durée. Nous pouvons remonter au quinquennat du Président Nicéphore Soglo et nous poser les mêmes interrogations. Nous en venons alors à nous demander si nous n'avons pas brûlé une étape après la conférence nationale. Car lorsqu'on a dit démocratie, Etat de droit, multipartisme etc…on a bien défini un cadre socio-politique mais toutes les bases pour une transformation socio-économique tenant compte de nos spécificités restent à construire. Car héritant de presque une vingtaine d'année de régime « politico-militaro-marxiste-léniniste » avec à la clé une société sclérosée, bloquée, fonctionnant avec des tendances lourdes, nous n'avons pas élaboré les bases « consensuelles » d'un projet de société dans un contexte difficile avec toutes sortes de disparités sociales et économiques. Et lorsqu'un gouvernement tente d'infléchir un peu ces tendances lourdes, de bouger un peu les équilibres établis, le système ou du moins des composantes s'arc-boutent, réagissent par des grincements de machine bloquée. Peu de temps après le début de son premier mandat, Le Président Yayi Boni déclarait de très bonne foi, avec beaucoup de sincérité, lors d'une allocution face à la presse qu'en gagnant la lutte contre la corruption il serait à même de financer en bonne partie les investissements socio-économiques nécessaires au développement du pays. Après deux quinquennats, le bilan de cette lutte contre la corruption et les prévarications se passe de commentaire. Le système a dicté sa loi ; un éléphant grisâtre sur la berge lagunaire à l'entrée de Porto-Novo nous en donne entre autres la preuve palpable. Que dire des longues grèves récurrentes qu'il a sans cesse affrontées ? Le Président Kérékou qui avait une certaine connaissance du système ne nous a-t-il pas interpellés lors des campagnes électorales précédant son « retour » au pouvoir en 1996 en ces termes « Si vous êtes prêt, moi aussi je suis prêt » s'entend, prêt pour le changement ? Sauf en régime dictatorial, changer les fondements d'un système socio-politique sans heurts nécessite doigté car les risques sont nombreux notamment : L'adhésion ou non des diverses composantes de la société, la pression du temps limité d'un mandat, le risque que les « blocs » que vous cherchez à réarranger vous bousculent ou même vous écrasent et reprennent leur configuration initiale.

Ce rapide coup d'œil en arrière nous amène à plusieurs interrogations dont l'une est essentielle : Pouvons-nous nous passer d'un dialogue national au sortir de cet épisode électoral ? Nous voudrions penser que nous gagnerions à poser les bases d'un dialogue constructeur, un dialogue pilote, appelé à être renouvelé périodiquement et qui enfante des perspectives, des feuilles de route partagées par toutes et tous, bénéfiques à toutes et tous.

Au vu des expériences du passé proche, les questions abondent : Qui initierait ce dialogue, quels en seront les attributs, les attributions, les objectifs, les prérogatives ? Quel en sera le format ? etc… autant de réflexions qui interpellent chacun et tous comme nous le rappelle la symbolique de la jarre trouée : Si chacun de vous, fils de cette nation, peut boucher un trou avec son doigt, la jarre retiendra l'eau.

Gageons que nous saurons encore une fois cheminer tous ensemble en toute confiance vers la paix et la concorde nationale, consolidées par les leçons tirées des expériences diverses, soient-elles heureuses ou douloureuses afin d'enfanter d'institutions indépendantes, fortes, représentatives, apprenantes, affranchies des individualités, des personnes, des personnalités, de l'ethnicisme, du régionalisme.

Thomas Suru Cofi (citoyen de la Diaspora)