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Conflit entre agriculteurs et pasteurs: Le défi d’une bonne réglementation de la transhumance

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Conflit entre agriculteurs et pasteurs: Le défi d’une bonne réglementation de la transhumance

La transhumance de la saison 2017-2018 au Bénin a généré de nombreux cas de violence. Le bétail aperçu dans la zone méridionale du pays est refoulé. Les dispositions de l’arrêté interministériel qui organise la transhumance limite les zones de transhumance transfrontalière à la latitude de Dassa-Zoumè. Des éleveurs installés dans le Sud, confondus à des étrangers, ont subi des violences et des pertes. Les éleveurs de ruminants rencontrés à Bohicon accusent l’arrêté interministériel d’être à l’origine de confusion qui a généré les conflits.

La déception des éleveurs/pasteurs du Sud-Bénin est évocatrice. « C’est une transhumance qu’on peut dire non apaisée ; elle a généré beaucoup de problèmes. Les cas de conflits ont explosé. À la vue des bergers éleveurs, les agriculteurs, informés par les médias communautaires qu’ils ne doivent plus se retrouver dans cette partie du pays, se mettent à leur suite », se désole Akibou Ali-Tcham, président de l’Union départementale des organisations professionnelles d’éleveurs de ruminants (Udoper) Zou-Collines. « Les réalités du terrain ne sont pas prises en compte. Actuellement, le département des Collines a des problèmes d’eau », affirme-t-il.
Pour lui, la première raison de la transhumance est l’eau, parce que le bétail peut consommer la matière sèche. « Un animal adulte a besoin de 30 litres d’eau par jour », informe-t-il, montrant qu’il serait impossible de faire abreuver le bétail par l’eau achetée alors que la population elle-même souffre du manque d’eau.
La campagne est très encadrée cette année. Les couloirs de passage sont limités. La transhumance est interdite pour le bétail venu de l'étranger, dans la région méridionale. C’est-à-dire le bétail venu du Nigeria, du Niger ou du Burkina Faso ne doit pas dépasser la limite de Dassa-Zoumè.
Tout le reste est la région méridionale, classée zone à risques... ...Elle est interdite d'accès. Les forces de sécurité publique et de défense sont instruites aux fins de refouler les transhumants hors des territoires délimités.
Gaston Dossouhoui, ministre en charge de l’Élevage, a confié à Rfi que cette partie est une zone de forte concentration humaine, l’urbanisation est galopante, les espaces pâturables sont plus réduits et à chaque fois dans cette zone, les cultures annuelles tardent à aller à maturité. Ce qui génère beaucoup de conflits souvent soldés par des morts d’hommes.
L’arrêté interministériel a été signé le 31 janvier 2018 suite à l’adoption de la communication y relative en Conseil des ministres le 13 décembre 2017. La décision est applicable à partir du 15 janvier 2018. À la date de signature, le bétail est déjà sur le territoire. « Le calendrier pour l'entrée et la sortie n’a pas tenu compte de la pluviométrie », déplore M. Ali-Tcham, qui soutient que l’arrêté interministériel a semé la confusion. Il regrette qu’« On ait donné assez de temps pour la transhumance alors qu’elle s’est passée sur une courte période ».
Sambo Muhamadou Buhari, responsable équipe technique de l’Udoper Zou-Collines, dénonce la gestion de cette transhumance. « Ce sont les éleveurs béninois qui quittent le Nord qui descendent plus vers le Zou », informe-t-il, précisant que les Nigérians traversent le département des Collines pour se rendre vers le Togo et le Ghana. Toutefois, il reconnaît qu’une infime partie des transhumants descendent vers le Zou, soulignant qu’ils rentrent sur le territoire béninois par le Sud, précisément Kétou et passent par Zagnanado.

Mauvaise interprétation des textes

La population mal informée du contenu de l’arrêté interministériel, aurait compris que la décision est applicable à tous les cheptels, quelle que soit leur origine. Faute d’une bonne vulgarisation, les agriculteurs seraient convaincus que les bouviers sont prêts à tout pour faire paître leurs troupeaux. Ils les accusent de crimes effroyables. Une conviction nimbée d’incompréhension.
Conséquence, « les éleveurs, même ceux qui sont installés dans Zogbodomey, Agbangnizoun, Bohicon, etc. sont renvoyés vers les Collines », raconte M. Buhari. « Avec la décision qui a été prise, les gens ont cru qu’il ne devrait plus avoir de bœufs dans la zone méridionale », étaie Sani Mama, spécialiste des questions pastorales. Le ministre Dossouhoui estime que l’essentiel est que les communautés peuvent se comprendre et que la transhumance se gère dans le calme et la paix.
L'objectif de réguler et orienter les transhumants pour éviter des conflits avec les agriculteurs locaux semble encore loin d'être atteints. Dans certaines communes, comme Covè et Zagnanado, c’est l’abattage systématique des animaux, renseigne M. Ali-Tcham, allant jusqu’à accuser les autorités. « Ce sont des animaux béninois qui ont été tués à Covè », renseigne-t-il, ajoutant qu’un procès est intenté contre le maire de cette commune qui serait l’instigateur des tueries. « Le dossier est encore pendant devant la Justice », informe-t-il, rassuré que le droit sera dit.
Zagnanado n’avait pas été épargnée des violences et tueries. Des blessés ont été dénombrés selon M. Buhari qui précise qu’au moment où les abattages ont commencé, les Nigérians étaient déjà hors du Bénin, en l’occurrence vers le Togo.
Covè, Zagnanando, Ouinhi et Zogbodomè sont des communes traversées par plusieurs cours d’eau offrant beaucoup de possibilités d’alimentation et de breuvage au bétail. Les risques d’affrontement entre éleveurs et paysans y sont élevés.
À Agbangnizoun, M. Buhari signale que les violences ont fait huit morts : « un agriculteur et sept éleveurs peuls ». Tout serait parti des menaces d’agriculteur à un bouvier en transhumance dans la zone en provenance de Dassa-Zoumè. Exaspéré, le bouvier l’a assommé et mort s’en est suivie », raconte-t-il. Révoltée, la population a été incitée à abattre tous bouviers retrouvés dans la zone. C’est ainsi que deux jeunes de Bohicon, propriétaires de bétail en pâturage dans la zone, confondus à des Peuls, ont été tués alors qu’ils allaient voir leurs troupeaux, bien qu’étant habillés en jeans, précise-t-il.
Le gouvernement ayant pris la mesure des violences a dépêché sur le terrain des ministres pour sensibiliser les populations et calmer les ardeurs. Seulement le mal était déjà fait : ce sont des éleveurs béninois qui ont été tués, déplore M. Ali-Tcham, pour qui, il a manqué de communication et de sensibilisation à l’endroit de tous les acteurs pour une meilleure compréhension de l’arrêté interministériel.
Les violences n’ont pas épargné d’autres localités. C’est le cas à Ogouba-Ignangnita à Pobè où les dégâts sont estimés à huit greniers et douze cases saccagés et brûlés. S’ajoute, la destruction de plusieurs hectares de plantations de palmier à huile et de champs de gombo à Alaga et trois hommes charcutés à Agbélé, toujours dans la même commune, rapporte l’Agence bénin presse, le 2 mars 2018 sur son site.
M. Buhari raconte qu’une malveillante rixe entre transhumants nigérians de retour du Togo et des agriculteurs béninois à Igbodja a fait huit morts : deux bouviers peuls et six paysans. Il raconte que les deux bouviers auraient été tués alors que ceux-ci serait à la quête de l’eau sous le prétexte qu’ils seraient des braqueurs ou auraient laissé leurs bêtes en divagation. « La revanche des Nigérians a causé six morts dans les rangs des cultivateurs béninois », raconte-t-il déplorant les pertes en vies humaines.

Pour une transhumance apaisée

Le technicien, spécialiste d’élevage de l’Udoper-Zou, Sambo Muhamadou Buhari, indexe le manque d’aménagements pastoraux. « Est-ce qu’il y a des aménagements dans le département des Collines pour accueillir les transhumants ? » s’est-il interrogé, affirmant que c’est une question préjudicielle pour que la recherche de pâturage se limite dans les Collines.
Outre cette question importante dont il dit que la réponse est négative, il affirme qu’il n’y a pas de couloirs de passage reconnus officiellement, d’où les agriculteurs implantent-ils leurs champs où bon leur semble. « Ce sont des choses qu’il faut considérer avant de déclarer une zone de transhumance », recommande-t-il.
M. Ali-Tcham affirme qu’il faut qu’à l’avenir, le gouvernement revoie la copie. « Limiter la transhumance dans une région où s’approvisionner en eau est difficile n’apporte pas de solution aux violences issues des transhumances », éclaire-t-il.
Il espère que l’évaluation de la campagne devrait permettre de corriger le tir, affirmant avoir mené des démarches dans ce sens. Ces recommandations pourraient par ailleurs permettre de distinguer un transhumant national d’un transhumant transfrontalier.
M. Ali-Tcham souhaite que l’armée soit prochainement impliquée dans la transhumance pour assurer la quiétude de chaque partie. Pour lui, les mouvements de troupeaux devraient être suivis et que des contrôles doivent être prévus pour éviter des échappées.
Le ministère de l'Élevage devra par ailleurs prévoir un dispositif d'accueil, d'enregistrement et d'orientation. Mais tout cela viendra en appui à la délimitation claire des zones de transhumance et de production agricole. Pour le responsable des éleveurs de ruminant du Zou, le sort réservé aux pasteurs installés au Sud doit être aussi clairement élucidé.
Le vœu le plus cher de M. Ali-Tcham est que l’Assemblée nationale vote la proposition de loi portant Code pastoral. Un code dont l’avant-projet a suivi un processus participatif et inclusif des acteurs du sous-secteur.
Jonas Gbeffo, chargé de l’information de la Pnoppa, commente qu’il faut à l’avenir prendre des arrêtés participatifs, en intelligence avec le Nigeria qui laisse traverser à ses frontières avec le Bénin la grande partie des cheptels. Mieux, fait-il remarquer, un arrêté conjoint avec l’État fédéral, dont le président fut un ancien président de Réseau bilital marobe (Rbm), qui réunit l’ensemble des pasteurs éleveurs de la région Afrique de l’Ouest, aurait un effet beaucoup plus bénéfique?


Qu’est-ce que la transhumance ?

Selon Marcel Houinato, enseignant-chercheur à l’Université d’Abomey-Calavi, « C’est un système d’élevage comme tout autre. L’éleveur quitte sa région avec son troupeau où les ressources font défaut pour aller vers d’autres localités où ces ressources sont disponibles, tout en ayant le regard derrière et retourne dès que les ressources sont reconstituées sur son territoire ».
La transhumance est un problème lorsqu’elle est mal gérée. La difficulté, indique l’enseignant-chercheur, est beaucoup plus liée à la traversée des zones qui n’étaient pas habituées à recevoir un grand nombre de bétail et en plus, la fréquentation de ces localités par les animaux à un moment où les activités agricoles sont en cours.
La production pastorale extensive qui induit par la transhumance représente la quasi-totalité de viande du gros bétail. La transhumance et les conflits pour les ressources en eau et pâturage sont donc une véritable préoccupation au Bénin.

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